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Ici pas grand-chose de nouveau, faisons tout de même un survol de nos vieilles leçons d’histoire, avec une tentative de mise au point et de réactualisation à propos de visions et concepts hérités comme allant de soi  …

Un essai pour sortir des confusions et des oublis les plus fréquents ici en Europe… et ailleurs…

Ces réflexions sont destinées d’abord aux habitants de France et au delà en Europe où certaines habitudes de langage sont bien ancrées et, malgré la sympathie en général des Français vis à vis de « l’Amérique latine » et de ses habitants, certaines confusions sont tenaces.

Que les lecteurs « sud-étasuniens » hispanophones, mexicains, centre-américains et sud-américains veuillent bien m’excuser pour d’éventuelle(s) erreur(s) – bien involontaires – et toute rectification, propositions, compléments,  sont les bienvenus.

 

Commençons par les mots  »Amérique »,  »Américain(s) »

 

Amérique /  »America » (sans accent) … Ce nom seul est encore trop souvent compris en Europe occidentale et aux États-Unis comme désignant … les États-Unis d’Amérique … Tout indique que les États-Unis n’ont pas cessé de confisquer l’Amérique dans son ensemble, décidément, nous n’en sommes pas encore sortis !

 

‘’Américain(s)’’: il y a malgré tout de petits progrès : le mot ‘’estadounidense(s)‘’ (adjectif et substantif)  couramment usité dans les pays hispanophones – et qui permet justement d’éviter de dire les ‘’Américains’’ pour désigner les seuls citoyens des États-Unis –  est en train de gagner peu à peu du terrain dans la presse écrite en France, dans sa forme francisée ‘’étatsunien(s)‘’. On peut la trouver,  par exemple dans le ‘‘Courrier International’’, ‘’Le Monde’’, ‘’Le Monde Diplomatique’’.

Les premiers à pouvoir s’appeler légitimement ‘’Américains’’ / ‘’Americanos’’ / ‘’American’’ sont les autochtones, nous le savons bien. On les appelle aussi Amérindiens / Amerindios, vocable qui évite la confusion entretenue par l’usage (souvent teinté de mépris) du mot   »indien » /  »indio » /  »indian ‘’ . Certains d’entre eux préfèrent utiliser pour eux-mêmes le mot ‘’indígena(s)’’ /  »indigène(s) » (cf. mouvements indigénistes)

 

‘’Amérique du Nord ’’: presque tout le monde pense qu’il s’agit de l’ensemble formé par les États-Unis et le Canada … en oubliant presque toujours le Mexique ! Oui, le Mexique (en tout cas pour sa plus grande partie) est bien en Amérique du Nord,  …tout au sud de l’Amérique du Nord … Puis, de l’autre côté de l’Amérique Centrale, la Colombie, le Venezuela, la Guyane, le Guyana, le Surinam  et le Brésil (pour sa partie septentrionale) sont au nord de l’Amérique du Sud … C’est de ce côté précisément que sont apparues les circonstances historiques, puis le choix de nommer ce continent ‘‘Amérique’’.  Au ‘’Nord’’ on a tendance à oublier ce qui revient au ‘’Sud’’ !

 

 »América » (avec un accent aigu sur le ‘‘é’’ ) : pour de nombreux  Mexicains, Centre-américains et Sud-américains  – qui se disent volontiers ‘‘Americanos’’-  il s’agit de toute l’Amérique, de l’Alaska à la Terre de Feu.

 

Amérique / América : nous savons que ce nom vient du célèbre voyageur florentin, Amerigo Vespucci, qui semble avoir été le premier, au 16ème siècle, à penser que la côte nord de ce qui allait s’appeler ‘’Amérique du Sud’’ était en réalité celle d’un ‘’nouveau’’ continent, alors que tout le monde croyait encore qu’il s’agissait d’un rivage de l’Asie. Même si le choix du nom ‘’Amérique‘’ montre l’européocentrisme à l’œuvre à cette époque, nous n’en avons pas d’autre.

 

‘’Amériques’’ (avec ‘’s’’) : ça peut se discuter. Effectivement il y a bien ‘’ les’’ Amériques, du Nord, Centrale et du Sud,  et il y a d’abord la grande Amérique,  »América ». Les deux concepts paraissent se compléter plus que se contredire.

 

Amérique précolombienne : cet adjectif permet, de façon apparemment neutre, de situer les cultures et les civilisations d’Amérique ainsi que les réalités, personnes et objets qui s’y rattachent comme remontant à une époque antérieure à l’arrivée de Christophe Colomb. Il y a bien un  »avant » et un  »après » Christophe Colomb et, en cela, ce mot a un sens. Mais aussi, même si c’est le plus souvent inconscient, il peut y avoir (si l’on n’y prend garde) dans le mot  »précolombien » une sorte d’arrière-goût de  »préhistoire », comme si la véritable  »Histoire » ne pouvait avoir commencé en Amérique qu’avec l’arrivée des Européens.  »Précolombien » : c’est un mot utile, mais à manier en ayant conscience de la grande ancienneté et longue durée des civilisations d’Amérique, longue histoire précédée aussi d’une préhistoire, ni plus ni moins qu’en Europe. Notons qu’au Mexique, l’adjectif est plutôt  »precortesiano » ( »précortésien ») c.à.d. remontant avant la conquête du Mexique par Hernán Cortés. Nota : malgré les génocides et les destructions massives, les cultures autochtones de l’Amérique sont toujours vivantes, elles sont aussi porteuses d’avenir et il n’est pas question ici de les enfermer dans leur passé, mais seulement de le reconnaître.

 

‘’ Préhispanique’’: synonyme de précolombien (datant d’avant l’arrivée des Espagnols).

 

‘’Pré-incaïque’’ ou ’’Pré-inca’’: ce mot composé nous rappelle que l’Empire Inca en tant que tel – que les historiens situent entre 1438 et 1532 –  a été précédé de nombreuses autres cultures et civilisations andines, par exemple Chavín (1200 – 500 av. JC), Paracas (700 av. JC – 100 ap. JC),  Mochica et Nazca (100 – 700  ap. JC), etc. et que l’histoire des peuples et civilisations d’Amérique avant le débarquement des Espagnols a été aussi longue que celle des peuples d’Europe.

 

Amérique Latine’’: nous y voilà ! Après ce rapide tour d’horizon sémantique au sujet du nom de l’Amérique et de son passé ‘’préhispanique’’, et plus largement ‘’pré-européen’’, regardons d’un peu plus près l’expression ‘’Amérique Latine’’, avec cette fois le mot ‘’latin(e)’’ en ligne de mire. D’abord, les significations du mot latin(e) en français et latino(a) en espagnol ne coïncident pas totalement, exemples : « j’adore ce tout ce qui est  »latin » ! » … Latin d’Europe ? De la Rome antique ?  Italien ?  ‘‘Rital’’ ?  ‘‘Napolitain‘‘ ? Français ? Espagnol ? Portugais ?  Ou bien : ‘’latin’’      d’ Amérique … et puis : où en Amérique ?  Cela demande quelques précisions, alors que si nous entendons : « Tout ce qui est ‘‘latino’’, ça me branche ! » on sait de quel côté du globe ça se trouve au départ, même si on peut nager en pleine confusion par ailleurs.

 

 »Latin / latine » : il y a d’abord, bien sûr,  les Latins, antiques habitants du Latium, avant la fondation de Rome. Il y a aussi le latin, langue des Romains et, par conséquent les langues latines qui en sont issues, parlées dans les  »pays latins » comme l’Italie la France, l’Espagne, le Portugal, la Roumanie. Mais attention, nous parlons ici de langues et non d’ethnies. Et puis on parle aussi de culture(s) latine(s) et de latinité, termes qui évoquent aussi bien, sinon d’abord, la dimension latine en Europe et ensuite celle de l’Amérique dite  »latine », sans oublier la part de l’Afrique francophone.

 

Origine de l’expression ‘‘Amérique Latine’’ : cette notion a vu le jour en 1856 à Paris, utilisée pour la première fois par deux Sud-américains aux idées proches de Lamennais, le poète colombien José María Torres Caicedo (cf. son poème ‘‘Las dos Américas’’) et le philosophe socialiste chilien Francisco Bilbao. Ce concept visait à mettre l’accent sur une certaine  »latinité » dans la solidarité entre militants sociaux et socialistes en France et en Italie, par exemple, et de l’autre côté de l’Atlantique, constituant en même temps une  nouvelle affirmation identitaire, celle d’une Amérique ‘‘latine’’ et catholique au Sud, par opposition à l’Amérique anglo-saxonne et protestante au Nord. On sait aussi qu’en 1860 Napoléon III a tenté de récupérer le concept à son profit au moment de la désastreuse ‘‘aventure mexicaine’’ de la France. Notons qu’à cette époque, au milieu du 19ème siècle, l’ ‘‘Amérique latine » était beaucoup moins  »latine » que maintenant, avant les grandes vagues migratoires de la seconde moitié du 19ème siècle et les débuts du 20ème.

 

L’Amérique Latine aujourd’hui, quel est son périmètre ? En allant au plus simple, on peut dire :

du Río Grande à la Terre de Feu, avec la région Caraïbe (Cuba, Saint-Domingue, etc.). Si l’on considère l’Amérique latine par pays, selon que l’on y inclue, ou non, Haïti (pays francophone de la région Caraïbe) et Puerto Rico / ‘‘Porto Rico‘‘ (sous domination étatsunienne) on compte 21 ou 19 pays. On y ajoute parfois les départements français de la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique (dont la langue est le français, langue latine) ainsi que Saint-Martin, mais ces derniers rattachements en région Caraïbe ne sont pas évidents à propos d’une culture ‘‘latine‘‘ supposée commune, car l’appartenance à la culture Caraïbe (créolophone et aussi anglophone) y est première.

Notons que pour l’Espagne, qui semble ne pas avoir intégré l’idée d’Amérique Latine / ‘’América Latina‘’/ ‘‘Latinoamérica’’, comme identification collective de ses anciennes colonies devenues, par leurs indépendances,  des États souverains, le concept mis en avant est : ‘’Iberoamérica’’/ ‘‘Amérique Ibérique‘‘ et la ‘’Hispanidad’’ / l’Hispanité.

 

 »Latino-américains » : une fois que l’on intégré l’idée d’Amérique Latine, la désignation de ses habitants comme étant les Latino-américains ne pose pas de problème en soi. Le problème se pose pour ceux des habitants de l’Amérique dite  »Latine » qui ne se reconnaissent pas comme  »latinos / latins », et ils sont nombreux.

Par ailleurs, à Paris, on a pu entendre dire que le nom du ‘’Quartier Latin’’ viendrait de la présence dans ce quartier de nombreux Latino-américains. C’est une vision sympathique, mais erronée. Au 13ème siècle, le théologien Robert de Sorbon fonda le collègue qui est devenu la Sorbonne, où l’on parlait le latin, et dans ce quartier le latin fut la langue d’usage jusqu’à la fin du 18ème siècle.

 

‘’Latino(s)’’: au départ, en espagnol et en portugais cela signifie  »latin ». Ce mot a évolué pour signifier aujourd’hui le plus souvent  »Latino-américain(s) », sous la forme de ce diminutif populaire qui a fait le tour du monde occidental. En France, la forme  »latino » est devenue un adjectif passe-partout que l’on met à toutes les sauces, ‘’Salsa’’ de préférence, on parle ici de musiques et danses  »latino », de culture  »latino », de restaus  »latinos », d’  »exotisme »  et de  »charme latino », etc. et il n’y a qu’un pas pour arriver au  »latin lover » ! En France comme ailleurs, le mot  »latino », tout attractif qu’il soit, véhicule une grande confusion où l’on appelle souvent  »latino » ce qui appartient aux indigènes et aux communautés noires, caribéennes et afro-péruvienne par exemple. Notons que ‘’Latinos’’ désigne aussi aux États-Unis la communauté hispanique, très présente dans le sud et en Californie.

 

Ils ne s’identifient pas comme ‘’latins/ latinos’’: ils sont tout de même des millions les autochtones amérindiens qui ont une identité propre et originaire d’Amérique, entre autres : les Nahuatl, Tzotzil, Mayas, Quechuas, Aymaras, Koyas, Mapuche, Guaraníes, et beaucoup d’autres. L’Amérique pour eux n’est pas  »latine », mais c’est l’Amérique tout court  – du Nord, Centrale ou du Sud –  ensuite chacun peut dire de quel peuple il est issu, exemple : ‘’Je suis sud-américain, du peuple quechua’’. Sans oublier les métis qui assument et revendiquent leur héritage indigène, leur part africaine, etc.

 

Les  »Afro-argentins » : eux non plus ne sont pas vraiment (en tout cas pas tout à fait)  »latins », ils seraient aujourd’hui plus de 2 millions en Argentine, descendants des esclaves. Certains d’entre eux disent que leur communauté a subi un processus d’  »invisibilizacion » (‘‘invisibilisation ‘‘) qui les a effacés de la société argentine durant deux siècles, depuis peu ils relèvent la tête. (cf. le film  »Che Negro – los primeros desaparecidos », Alberto Masliah, 2006).

 

Ce trop rapide survol peut tout de même nous rappeler qu’en  »Amérique Latine » (pas si  »latine » que ça !) les identités collectives sont nombreuses : une mosaïque d’identités d’Amérique ‘‘côté sud’’, identités amérindiennes, méso-américaine, andine, amazonienne, caribéenne,‘’criolla’’, ’’pampeana’’, ’’llanera’’, ’’patagona’’, ’’porteña’’, ’’latino’’ et afro-américaines, etc., identités originaires du continent, identités importées et immigrées, identités métissées déjà anciennes, et en cours de mé-tissages…

 

« ( … ) La question devient plus complexe lorsqu’on se trouve à l’intérieur d’un processus culturel bouillonnant, comme celui de la construction identitaire. En ce sens la poursuite de l’essence de l’identité latino-américaine sera toujours une tâche fuyante, dans la mesure où elle suppose une constante réinterprétation de ses origines. » ( »Idées reçues – L’Amérique latine », sous la direction d’Olivier Dabène, Ed. Le Cavalier Bleu, septembre 2009).

 

Au-delà, il semble que cette phrase peut s’appliquer à la plupart des identités collectives au sein des sociétés humaines, rien n’est fixe, tout est en mouvement, y compris pour celui qui écrit ces lignes.