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WASKAR  AMARU  (1945-1985)     Un artiste à découvrir ou redécouvrir

Auteur compositeur péruvien, figure méconnue de la musique andine en France

Je redécouvre cet artiste, en réécoutant dernièrement les deux CDs intitulés ‘‘ Chants et musiques de l’empire inca’’, réédition en 1996 (EmeN – Les uns par les autres) de la série des quatre 33T édités sous le même label, avec le titre ‘’Chants de l’Empire Inka – Tawantinsuyu (4 régions)’’, de 1972 à 1981, disques en vinyle que je m’étais procurés ces années-là.

waskar_amaru

Ayant eu la chance et l’honneur de rencontrer cet artiste entre 1971 et 1973 (voir les circonstances plus loin), après avoir réécouté, avec plaisir et émotion, les disques cités ci-dessus, je me suis mis, tout récemment, à chercher sur internet. Je retrouve alors les couvertures des pochettes des 33T précités (en vente sur divers sites), je découvre ‘‘L’épopée de Tupac Amaru’’ (1977) ainsi que la musique  originale composée par Waskar Amaru pour la série télévisée (FR3 – 1976) ‘‘Les Indiens d’Amérique’’… etc. … Conscient que je ne sais pratiquement rien de la biographie de Waskar Amaru, je trouve une biographie résumée sur le site de ‘‘Wikipedia, la encyclopédie libre’’ :

http://es.wikipedia.org/wiki/Waskar_amaru   

Là, j’apprends que sa vie a été particulièrement courte : il est mort à 40 ans… On peut lire aussi qu’en 1972 (il avait alors 27 ans), devant l’exploitation commerciale et malhonnête des thèmes musicaux andins par certains groupes, il a décidé d’intervenir, musicalement, en chantant en quechua, sur des thèmes andins traditionnels, ou de sa propre composition. C’était une façon de dire : « Vous voulez de la musique inca ? Eh bien, en voilà, en quechua, dans la langue originale ! C’est autrement plus authentique que ce qui vous est servi par ces groupes argentins de Paris qui se font passer pour des Incas ou des Andins… ». Puis, toujours sur Internet, sur ‘’Youtube’’, je trouve d’autres éléments biographiques, en vidéo (mise en ligne en 2011, semble-t-il) :

http://www.youtube.com/watch?v=31wM5iIitiY 

 http://www.youtube.com/watch?v=AFrYmlHyO08

ScreenHunter_313 Jul. 24 14.08

Il s’agit d’un document vidéo, en deux parties de 9 mn 30 environ chacune (19 mn en tout). Nous sommes alors embarqués en voiture à travers Paris, aux côtés d’Oscar Gutierrez (orthographié ‘‘Gutierres’’) ‘’psycholoque péruvien installé à Paris depuis la décennie des années 60’’, lequel est un habitué de la Maison de l’Amérique Latine (où je le croise régulièrement) comme on peut le voir sur la première image du document, laquelle est précédée du texte suivant :

« WASKAR AMARU, Líder de la música andina en París en los 70.

Va recorrer Europa Occidental.

Importante por que participa en el corte musical de la preponderancia de la música andina chilena y argentina.

Por la música andina peruana, boliviana y ecuatoriana

Interpretada en quechua y aymara.

Con el, hay un antes y un después de los estudiosos de la música andina en París »

 

C’est Oscar Gutierrez que nous écoutons et suivons à travers Paris, en commençant par le carrefour de l’Odéon (statue de Danton), dans le Quartier Latin, avec à l’écran la phrase suivante :

« El París en el que vivió, recorrió y desapareció, dejando un aporte que recién se comienza a estudiar ».

Il est difficile de reconstituer tout ce qui est dit, pour la bonne raison qu’à la première écoute on ne peut tout saisir, car la voix d’Oscar Gutierrez est souvent couverte par les bruits de la rue, moteurs, klaxons, etc. ainsi que par un fond musical. Je ne sais pas ce qui a prévalu pour un entretien dans une voiture, mais franchement ce n’est pas l’idéal !  Il faut donc écouter plusieurs fois, avec beaucoup de concentration, pour saisir à peu près l’ensemble, mais pas tout.

Dans la deuxième partie, on apprend que Waskar Amaru a été marié, qu’il y a eu plusieurs femmes dans sa vie, lesquelles se sont séparées de lui, et qu’il a fini son existence dans une solitude extrême (mort seul, dans une chambre d’hôtel)…  Oscar Gutierrez cite le nom de Catherine Saintoul qui futl’épouse de Waskar Amaru, et qui est aussi l’auteure d’un ouvrage dont la couverture s’affiche à l’écran, avec le titre : « La novela indigenista andina – Racismo, etnocentrismo y literatura  » (‘’Le roman indigéniste andin – Racisme, ethnocentrisme et littérature’’).

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Catherine Saintoul : ce nom est lié, dans mon souvenir personnel, à Waskar Amaru.  J’ouvre donc une parenthèse :     

Souvenirs personnels de Waskar Amaru  (1971 à 1973)

40 ans après, le nom de Catherine Saintoul me revient à la mémoire, un peu confusément, en même temps qu’un visage, une silhouette, d’une étudiante en espagnol que j’ai connue alors que je faisais les mêmes études, en licence puis en maîtrise d’espagnol à Censier, Paris III – Sorbonne Nouvelle, et à l’Institut Hispanique, rue Gay-Lussac. D’après mes souvenirs, c’est elle qui m’a fait connaître Waskar Amaru en 1971, notamment en m’introduisant dans le cercle restreint d’un concert (privé), dans un appartement parisien selon mon souvenir (ou bien dans un des salons de la Maison de l’Amérique Latine) où Waskar Amaru a interprété un certain nombre de chants en quechua en s’accompagnant à la guitare. Waskar Amaru : était-ce son nom véritable ou un pseudonyme ? Au début, Catherine Saintoul me l’avait présenté comme un descendant d’une famille illustre de la noblesse inca. Serait-il un lointain descendant du fameux chef inca Tupac Amaru II (1738-1781) qui s’est soulevé contre la colonisation espagnole ?, me suis-je alors demandé.                                                                                                                                                                                                                               Pour l’écouter chanter ce jour-là, nous n’étions pas nombreux, peut-être une quinzaine de personnes. Ce devait être peu de temps avant la sortie du premier 33T de la série ‘’Chants de l’Empire Inka – Tawantinsuyu (4 régions)’’. A côté de moi était assis Facio Santillán, un virtuose de la khena, alors bien connu dans les milieux de la musique andine à Paris. J’étais (moi, jeune débutant à la khena) tout à côté d’un des maîtres de cet instrument !  J’en étais très impressionné… Cet après-midi-là, j’étais surtout captivé par le talent, la voix et les expressions du visage de Waskar Amaru, par les accents et les sonorités consonantiques marquées (inhabituelles pour moi) des chants en quechua, par son jeu à la guitare vif, énergique, percutant. Finalement je me sentais un peu fier du fait d’être admis dans un milieu accessible à peu de monde. Catherine Saintoul paraissait déjà faire partie de l’entourage proche de Waskar Amaru. La suite, de leur vie de couple et de famille, je n’en ai rien su. A l’issue de ce concert, j’ai pu échanger un peu avec Waskar Amaru et noter ses coordonnées d’alors.

Un peu plus tard, en 1972-73, alors que nous étions quelques copains en fin d’études (français et sud-américains) qui formions un groupe de musique andine (trois flûtistes, un guitariste, un ‘‘charanguiste’’ et un ‘‘bombiste’’ * occasionnels) nous avons eu le plaisir de pouvoir inviter Waskar Amaru à l’une de nos répétitions et d’écouter ses conseils. Il était venu avec un petit bombo, avec lequel il nous a enseigné le battement de quelques rythmes, surtout du Huayno, rythme de base de la musique des Andes. Je le revois encore, très attentif, enveloppé dans son pardessus, marquant les temps forts d’un huayno sur son ‘‘bombito’’, concentré, le visage anguleux… Il paraissait assez maigre et ne semblait pas être en très bonne santé. Il nous a enseigné le thème final du célèbre huayno ‘’El picaflor’’ et aussi, et surtout, donné de bons conseils pour un jeu sobre à la khena, valorisant un son plein et expressif, oui, mais sans fioritures ni trilles inutiles, je m’en souviens encore…J’ai eu alors le sentiment d’être en présence d’un maître.

 * Thierry Saint-Gérand, Yves Grandfils et moi aux flûtes (khenas, sikus) ; David Rothstein à la guitare ;  des copains boliviens ou péruviens de passage, au charango, au bombo, et / ou aux khenas et sikus. //  Xavier Barois

Oscar Gutierrez évoque le mariage de Waskar Amaru avec Catherine Saintoul, jeune aristocrate française qui voyait en lui un membre de la noblesse inca. Ils ont eu deux enfants, mais les bruits de la rue ne permettent pas d’entendre distinctement quand Oscar Gutierrez dit s’il les a reconnus ou non…Il semble que non… [Ceci est étonnant car, en France, les enfants nés d’une mère mariée, sauf élément contraire probant versé à l’état civil, sont toujours considérés comme nés du couple marié].

Waskar Amaru a suivi au départ une formation d’architecte, mais c’est le métier d’auteur compositeur interprète qui le fait vivre. Les premières années, c’est une vie d’artiste bien remplie : spectacles, tournées en France et en Europe, enregistrements, disques, radio, TV, etc. Waskar Amaru donnant la priorité à sa carrière artistique, cela a dû se ressentir dans son couple. Puis, on l’oublie : on ne l’engage plus, il n’est plus invité à venir chanter ici et là dans les salles de concert, ni à la radio, ni à la TV… Il chante alors et joue dans les petits cafés du Marais et des Halles pour survivre, et il continue à descendre vers le bas de la pente… L’alcoolisme… L’autodestruction …  Catherine et lui divorcent… Ce serait elle qui en aurait pris l’initiative. Elle continue comme professeur d’espagnol et vivrait dans une banlieue « chic » (Versailles ?) ou plutôt du côté de Saint-Germain-en-Laye, étant elle-même originaire d’une famille noble du côté de la Loire. Avec Waskar Amaru, elle avait découvert l’Amérique du Sud, l’Equateur par exemple. Tout ça, c’était fini.

J’étais loin de penser que Waskar Amaru quitterait ainsi ce monde si prématurément (1985)… On tend à nouveau l’oreille pour écouter ce que dit le narrateur (toujours les bruits de la circulation et le fond musical) quand il raconte que celui-ci vivait à l’hôtel du côté de Montmartre, seul, et que c’est la gardienne qui, s’inquiétant de ne plus le voir descendre et monter avec sa guitare, a fait ouvrir la chambre et là, ils l’ont trouvé sans vie, « froid depuis longtemps déjà… », ajoute Oscar Gutierrez…    Le temps que le consulat du Pérou réagisse, un peu tard, les autorités françaises ont décidé de le faire incinérer. Catherine Saintoul en a tenu informé ceux qui l’avaient connu, dont Oscar Gutierrez (lors d’un vernissage).

A propos du nom de Waskar Amaru, ce serait un pseudonyme. D’après Oscar Gutierrez, l’intéressé était connu auparavant, lorsqu’il était jeune étudiant (avant sa vie d’artiste) sous le nom de Wilfredo Melo, sans que l’on connaisse, ajoute-t-il, le nom de sa mère.

Le passager arrière demande à Oscar Gutierrez quel genre de musique était celle de Waskar Amaru. Oscar Gutierrez répond : son chant, sa musique étaient traditionnels (selon la tradition ancienne quechua), il chantait comme un berger, comme un cultivateur… Ce n’était pas la musique de la ville, ce n’était pas la chanson urbaine (métisse). Ce n’est donc pas par hasard s’il est resté marqué par Atahualpa Yupanqui depuis sa période de vie en Argentine (1964-69) dont il aurait gardé quelque accent argentin, commente Oscar Gutierrez. Avant lui, Atahualpa Yupanqui avait déjà eu beaucoup de succès en France, celui-ci exprimant son art dans deux registres (poète-chansonnier et guitariste). Une caractéristique, la majeure peut-être, de l’art poétique et chanté de Waskar Amaru est qu’il chante surtout en quechua, langue des Incas (même s’il chante par ailleurs aussi en espagnol) et que son chant exprime la révolte face aux conditions de vie faites à ceux de son peuple, le peuple quechua, le peuple inca… Il ne supportait pas de le voir ainsi appauvri, dominé, marginalisé…                                                                                                                                                         

 

Dès le début de la 1ère partie du document, le narrateur évoque le fait suivant : lorsque Waskar Amaru est arrivé en France (1969), les musiciens immigrés ou exilés étaient surtout des Grecs, réfugiés de la dictature des Colonels suite au coup d’état de 1967. Il cite par exemple Mikis Theodorakis. Les musiciens sud-américains en France à cette époque, comme ‘‘Los Incas’’ étaient surtout des Argentins, précise le passager arrière. Oscar Gutierrez dit que « ceux-ci n’étaient pas des professionnels »  [s’ils ne l’étaient pas au départ, ils le sont vite devenus ! ] et il ajoute que Waskar Amaru considérait que des groupes comme celui-là lui avaient ouvert la voie… [ça se discute]…

A la fin de la 2ème partie du document, Domingo Huaman, peintre péruvien résidant à Bruxelles, qualifie le style de musique et chant de Waskar Amaru comme un « folklore un peu surréaliste, un folklore abstrait… ». Mais…toujours ces bruits de rue et ce fond musical… couvrent la voix de cet intervenant, ce qui fait qu’il ne m’a pas été possible de saisir l’ensemble de ce qu’il a dit …

De mon point de vue, ce document vidéo est vraiment très intéressant, car il aborde de nombreuses facettes de la vie de Waskar Amaru, et l’idée de ce genre de ‘‘pèlerinage culturel’’ en voiture, sur les lieux où l’artiste à vécu (de l’Odéon jusqu’à Montmartre semble-t-il) est en soi une belle idée, mais à cause de tous ces bruits parasites et le fond musical trop sonore, la simple audition et compréhension de ce que disent Oscar Gutierrez et son passager en est considérablement gênée… C’est, à mon avis, le principal défaut de ce document vidéo. Est-il possible au réalisateur de retoucher le son du document en augmentant le volume de la conversation et en baissant les sons parasites ?

Ce que n’aborde pas ce document vidéo c’est l’œuvre elle-même de Waskar Amaru, les textes et les mélodies originales de ses chansons, etc., tout ce que cet artiste laisse après lui en héritage culturel et spirituel, ainsi que la place de celui-ci au Pérou. A regarder certains sites et forums sur Internet en ce moment, il semble que la figure et l’œuvre de Waskar Amaru suscitent un certain intérêt aujourd’hui au Pérou, et peut-être plus largement en Amérique du sud. Ceci mériterait d’être vu de plus près, développé et communiqué, ici et là-bas. Vraiment, cela est nécessaire, Waskar Amaru a été l’un des tout premiers (peut-être le premier) à chanter entièrement en quechua, en France et en Europe, la vie des peuples des Andes, dans un esprit de résistance de l’identité andine face aux uniformisations envahissantes.

 Xavier Barois  30.03.2013

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